NOTES de LECTURE

Cathie BARREAU, Solstice et au-delà, Éditions Tarabuste, 2017

Dans le livre de Cathie Barreau, Solstice et au-delà, 57 brefs « poèmes » se succèdent. Entre 7 et 14 lignes, la dernière étant toujours isolée des autres par un blanc.

Chacun d’eux dessine les sensations d’un moment, en accord avec la nature. Chaque fois, un récit s’esquisse, toujours à la première personne du pluriel. Au présent ou au futur. Un couple, imagine-t-on, entre complicité et conflits, détente et tension, repli et attente, appréhension et espoir. Chaque fois, le nous « tient » comme une note dominante. Même si ces deux-là paraissent d’abord isolés du monde, en réalité, les émotions qu’ils éprouvent sont à l’unisson des variations de la nature comme de la folie des hommes. Vivent-ils en paix ou en guerre ? La maison qu’ils habitent est dans un pays sûr ; mais ils vont et viennent, par la pensée puis à la faveur d’un voyage, entre leur pays et un autre, en proie à la guerre. Ils circulent entre une cité de l’Ouest de la France et « les terres du Levant », Nantes et Beyrouth, peut-être, mais sans que jamais ces villes ne soient nommées.

Entre le premier et le dernier texte, s’écoule une saison, du « premier jour de l’hiver et son ciel bleu » à ce moment où « l’hiver s’estompe ». Le solstice, au cœur de ces récits, fait office de passage initiatique…

« Nous sommes de l’autre côté
du solstice. Une joie
étonnante émerge dans
le creux de l’hiver, une lenteur
ailée. (32) »

Franchir ce seuil, souvent tempétueux sous régime atlantique, c’est plonger dans l’hiver qui pousse les humains à se réfugier à l’abri des murs protecteurs. Mais c’est tout autant se mettre peu à peu à guetter les signes avant-coureurs du printemps, presque invisibles d’abord. Pour qui aime à marcher dans l’herbe, autant qu’à goûter la chaleur du lit dans la chambre close, puisque le cœur palpite au rythme des saisons, le seuil du 21 décembre est douleur et promesse à la fois. Le solstice d’hiver en effet annonce son au-delà.

A quoi tient le pouvoir d’aimantation de ce court texte qu’on peut lire et relire, découvrant sans cesse de nouvelles facettes de ce  « monde étrange et familier » qu’il dévoile ? Est-ce à l’élégance de ce petit format édité par Tarabuste dans lequel l’équilibre des blancs relance à l’infini le désir de retourner à la lecture ? En effet, les lectures successives, identiques et différentes, sont en miroir des reprises et variations des émotions éprouvées par le « nous ». Est-ce à cet équilibre fragile entre le particulier et l’universel qui semble obtenu ici ? Je veux dire que ce texte est riche de multiples sensations précises, intimes souvent, sans enfermer pour autant le lecteur dans une histoire réaliste, sur le mode du roman. Il me semble surtout que sa lecture impose de reconsidérer le langage courant qui habille nos vies ordinaires. La dernière ligne de chaque « poème » nous y invite, ostensiblement. Séparée du reste par un blanc, en italiques, elle isole des mots, prélevés dans le corps du texte, des mots qui se suivent le plus souvent mais sans systématisme. Ainsi :

« La lune fait soleil sur
la route et nous gêne quand
nous roulons vers notre
chambre. Va-t-elle nous
tenir éveillés dans sa clarté
nocturne, incongrue,
étrange ? Les volets nous
protègent d’un œil jaune qui
ne cligne pas.

Notre chambre va » (52)

Suspens ou promesse d’une bifurcation possible ; le poème aurait pu être tout autre… Cette dernière ligne, point d’orgue du texte, en réactive, à rebours, toute la force. On peut lire la succession des phrases, normalement structurées. Mais qu’on s’avise de marquer la coupure du passage à la ligne et tout change : au creux d’une phrase toute simple, l’énigme des mots se manifeste, l’enchaînement du récit s’interrompt. Le quotidien s’emplit de ses virtualités.

Cathie BARREAU, Solstice et au-delà, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, collection Brèves rencontres, novembre 2017. Cathie Barreau a publié, entre autres, Que demander aux étoiles, Atelier de Villemorge, 2012. Le texte commence ainsi : « Que demander à la musique, dit l’homme. Qu’elle aille chercher nos âmes, dit la femme. » Sa bibliographie est en ligne sur son site : https://cathiebarreauecrivain.com/index.php/bibliographie/

Mai 2019

Jean-Paul Michel

« Nous avons voué notre vie à des signes. Eux seuls pourront, maintenant, nous sauver« . Un grand poète vit à Bordeaux, Jean-Paul Michel. Il est aussi éditeur de très beaux livres, poèmes, essais ou livres d’art, aux éditions William Blake.

Jean-Paul Michel, la surprise de ce qui est. En 2016, un colloque à Cerisy a permis de tracer quelques-uns des contours de son œuvre. J’ai eu le grand plaisir d’y participer. C’était comme une petite abbaye de Thélème, sous le signe de la fraternité. Ce mot peut paraître désuet et pourtant, c’était cela même: construction d’une réflexion à plusieurs, repas chaleureux, plaisir de partager le quotidien dans l’espace privilégié de Cerisy-la-Salle, en Normandie. Le poète était là et assistait au débat, passionné, amusé parfois, en philosophe qui questionne et bâtit. Toujours, il décentrait le débat vers la poésie. Car c’était bien elle et exclusivement elle qu’il s’agissait d’approcher et de célébrer. Les actes de ce colloque viennent de paraître aux éditions Garnier.

Lire Jean-Paul Michel. J’aime particulièrement Le plus réel est ce hasard, et ce feu, Cérémonies et Sacrifices, Poèmes 1976-1996, Flammarion, 2006, mais aussi « Un à-pic, comme l’existence », William Blake and Co. Edit., 2013. Et aussi, pour faire sa connaissance, sa correspondance avec son ami Pierre Bergougnioux, parue récemment chez Verdier.

NOTES de LECTURE

Isabel DUPERRAY, Saisons, Peinture, Miroirs, La Roche-sur-Yon et Maison Julien-Gracq, 2017

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Les peintures d’Isabel Duperray ont quitté les cimaises du musée de La Roche-sur-Yon mais il reste le catalogue, reflet un peu pâle,  certes, mais ouvrage bien construit. Encadrés par un texte théorique de l’historien d’art Jean-François Chevrier et celui de Léopoldine Sacher qui célèbre l’art de l’ambiguïté de l’artiste, les paysages se succèdent, interrompus par des portraits : des enfants, des femmes, l’amant  peut-être et un mourant qui cherche l’air. Huiles, huile sur photographies, encres, gouaches.

Paysagiste ou portraitiste, Isabel Duperray circule entre la mort et la vie, le dehors d’une somptueuse nature sous le signe de l’eau et le dedans d’un corps féminin. Le paysage n’est pas à l’image du corps ni l’inverse: les deux se donnent à voir ensemble, comme dans les tableaux d’André Masson, mais c’est une femme qui tient le pinceau. Une femme qui a affronté  les peintres du passé, de Corrège à Courbet et Duchamp, une femme qui ouvre le paysage, qui ouvre à l’infini notre regard.

Michael LUCKEN, L’Art du Japon au XXe siècle, Paris, Hermann, 2002.

9782705664268_1_75.jpgLa magnifique somme du chercheur de l’INALCO dont la thèse portait sur Les Peintres japonais à l’épreuve de la guerre, 1935-1952, Paris, Les Belles Lettres, 2005. Grande clarté, fines analyses des tableaux, illustrations nombreuses. On dévore ce livre avec le sentiment de connaître un peu mieux les peintres, de comprendre un peu mieux la place de l’art dans sa relation avec le politique.